Chaque année, dès novembre, les chrétiens coptes orthodoxes d’Égypte entrent dans un temps de jeûne long et exigeant en préparation de Noël. Ce jeûne de la Nativité dure 43 jours, une durée qui surprend souvent les chrétiens occidentaux. Loin d’être une particularité arbitraire, cette pratique plonge ses racines dans l’histoire même de l’Église copte, marquée par l’épreuve, la minorité et une spiritualité profondément ascétique.
Une Église façonnée par le jeûne
Dans la tradition copte, on ne parle pas d’« Avent » au sens occidental, mais bien de jeûne de la Nativité. Ce jeûne prépare spirituellement à l’Incarnation du Christ et s’inscrit dans une vision très large du jeûne chrétien. L’Église copte rythme l’année par de nombreux temps ascétiques : le Grand Carême, le jeûne des Apôtres, celui de la Dormition, le jeûne de Ninive, ainsi que les jeûnes hebdomadaires du mercredi et du vendredi. Au total, plus de la moitié de l’année est marquée par le jeûne, compris non comme une privation abstraite, mais comme une manière concrète d’ordonner toute la vie à Dieu.
À l’origine, le jeûne de la Nativité durait 40 jours, conformément à la tradition biblique et orientale. Pourtant, l’Église copte y a ajouté trois jours supplémentaires. Cette décision ne s’explique pas par une réforme liturgique, mais par un événement précis de son histoire.
Un défi politique et religieux
Nous sommes au Xe siècle, au Caire, sous le règne du calife fatimide Al-Muʿizz li-Dîn Allâh. Les Coptes vivent alors dans une situation paradoxale : nombreux et parfois influents, mais toujours exposés, car minoritaires. Leur sécurité dépend d’un équilibre fragile entre tolérance officielle et rapports de force politiques.
C’est dans ce contexte qu’un verset de l’Évangile selon saint Matthieu est utilisé comme mise à l’épreuve publique : « Si vous avez de la foi comme une graine de sénevé et que vous dites à la montagne : “Déplace‑toi et jette-toi dans la mer”, elle le fera » Le calife prend cette parole au pied de la lettre et convoque le patriarche copte Abraham ibn Zaraa, avec qui il entretenait de bonnes relations, exigeant une preuve visible de la véracité de la foi chrétienne. Derrière le défi spirituel se profile une menace bien réelle pour toute la communauté.
Trois jours de prière dans l’Église suspendue
Face à cette situation, le patriarche ne cherche ni l’esquive ni l’argumentation symbolique. Il appelle le peuple à trois jours de prière conclut par un jeûne, rassemblés autour de l’Église suspendue du Caire, lieu emblématique du christianisme copte. Ces jours sont vécus comme un combat spirituel collectif, dans la conscience aiguë que l’avenir de la communauté est en jeu.
Selon la tradition, c’est au cours de ce temps de supplication que le patriarche reçoit une vision de la Vierge Marie lui indiquant de chercher un homme simple, caché, vivant l’Évangile sans compromis. Cet homme s’appelle Simon le Tanneur.
Simon le Tanneur, la foi vécue jusqu’au bout et le miracle
Simon est un artisan pauvre, sans fonction religieuse officielle, mais reconnu pour sa vie d’ascèse radicale. La tradition rapporte qu’il est borgne, non à la suite d’un accident, mais par choix. Prenant au sérieux la parole du Christ : « Si ton œil droit est pour toi une occasion de chute, arrache-le » (Matthieu 5,29), Simon aurait littéralement appliqué ce verset pour se garder du péché.
Ce détail, souvent dérangeant pour un regard moderne, est central dans le récit. Il ne s’agit pas d’un modèle à imiter, mais d’un signe : Simon incarne une foi vécue sans compromis, une obéissance radicale à l’Évangile, là où d’autres se contentent de discours. Le message théologique est clair : ce n’est pas la puissance institutionnelle qui est appelée à répondre au défi, mais l’humilité et la cohérence de vie.
Le jour fixé, le patriarche, Simon le Tanneur et la communauté se rendent devant la montagne de Moqattam, à l’est du Caire, en présence du calife et d’une foule nombreuse. Les chrétiens prient et invoquent Dieu en exclamant : « Seigneur, prends pitié (Kyrie Eleison) ». Selon la tradition copte, la montagne se met alors à trembler, à se fissurer et à se soulever, laissant apparaître la lumière sous elle.
Les récits anciens ne décrivent pas un déplacement spectaculaire sur de longues distances, mais un mouvement réel et visible, suffisant pour provoquer la stupeur générale. L’événement est interprété comme une réponse divine à un jeûne vécu dans l’humilité et la fidélité.

Mémoire vivante de l’Église copte
À la suite de cet événement, les pressions contre les Coptes cessent et l’Église sort renforcée. Plus encore, cet épisode devient un repère fondateur dans la mémoire collective. En souvenir des trois jours vécus dans l’Église suspendue, l’Église copte décide de les ajouter au jeûne originel de la Nativité.
C’est ainsi que le jeûne de 43 jours s’est imposé et a été transmis jusqu’à aujourd’hui. Il ne s’agit pas d’un simple héritage du passé, mais d’une mémoire incarnée, rappelant chaque année que, pour l’Église copte, la foi ne s’est jamais vécue dans le confort, mais dans la fidélité éprouvée.
Soutenir aujourd’hui les chrétiens d’Orient
L’histoire du jeûne de la Nativité et du déplacement de la montagne de Moqattam n’appartient pas seulement au passé. Elle rappelle que, hier comme aujourd’hui, les chrétiens d’Orient vivent leur foi dans des contextes de fragilité, de pression et parfois de persécution, en s’appuyant sur la prière, la solidarité et l’espérance.
À travers Jeunesse du Levant, nous œuvrons concrètement aux côtés de ces communautés, en particulier par des projets éducatifs, afin qu’elles puissent continuer à vivre, transmettre et espérer sur leur propre terre.
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