En trois jours d’une intensité rare, le pape Léon XIV a offert au Liban un moment de respiration dans un contexte saturé de crises. Entre prières, rencontres et prises de parole fortes, il a fait de son déplacement un plaidoyer direct contre l’émigration massive qui vide lentement le pays, particulièrement sa communauté chrétienne. Sa présence, très attendue et soigneusement préparée, a ravivé un espoir que beaucoup croyaient devenu théorique.
Un voyage dense dans un pays fragilisé
Dès l’atterrissage à Beyrouth le 30 novembre, accueilli par le président Joseph Aoun, le ton était donné : le pape n’était pas venu pour un simple passage diplomatique. Son premier discours, prononcé au palais présidentiel, a immédiatement abordé le sujet le plus sensible du pays : la fuite de sa population. Dans un Liban où les chrétiens d’Orient sont passés de 58 % de la population il y a un siècle à environ 20 % aujourd’hui, évoquer l’exode n’est pas seulement une analyse sociale, c’est une question existentielle. Cette entrée en matière a surpris par sa franchise, mais elle correspondait à la gravité du moment.
Les jours suivants ont confirmé que le pape Léon XIV voulait aller au cœur des enjeux libanais. Sa visite au tombeau de saint Charbel — une première dans l’histoire des papes — a envoyé un signal fort à une communauté chrétienne inquiète de son avenir. La prière à Harissa, les rencontres avec évêques, prêtres, fidèles et responsables de toutes confessions ont rappelé que le Liban reste, malgré ses fractures, l’un des rares espaces de coexistence du Moyen-Orient. En se rendant ensuite à Bkerké pour rencontrer des milliers de jeunes, le pape a voulu dialoguer directement avec ceux qui, aujourd’hui, représentent la génération la plus tentée par le départ.
Le pape face aux blessures profondes du Liban
Léon XIV n’a pas contourné les cicatrices du pays. Sa visite d’un hôpital psychiatrique a mis en lumière une crise silencieuse : l’explosion du port, l’effondrement économique et les bombardements ont laissé des traumatismes massifs, rarement pris en charge. En s’y arrêtant longuement, il a montré que la souffrance psychique n’était pas une conséquence secondaire mais un front majeur de la reconstruction nationale. Son écoute des patients et des soignants a rappelé que la dignité humaine ne se limite pas à la survie matérielle.
Le moment le plus lourd du voyage fut son recueillement sur le site de l’explosion du 4 août 2020, où il a rencontré des familles de victimes. Le contraste entre le silence du lieu et la violence de ce qu’il symbolise a renforcé la portée de sa présence. Le pape a insisté sur la nécessité de justice, pas comme une abstraction morale, mais comme un impératif pour rebâtir un pays qui a appris à vivre avec l’impunité. Dans ses discours, notamment lors de la messe finale au Beirut Waterfront devant près de 150 000 personnes, il a appelé à un cessez-le-feu durable, particulièrement au Sud, et à une dynamique de paix fondée sur la vérité et la confiance.
Un appel appuyé à rester : courage, clairvoyance et responsabilité
Le cœur de son voyage reste son appel à ne pas émigrer, adressé avant tout aux chrétiens libanais. Mais il ne s’est pas contenté d’un exhortation morale. Léon XIV a explicitement reconnu la difficulté, voire la douleur, de ce choix. Il a salué « le courage et la clairvoyance » de ceux qui prennent la décision de rester, malgré l’effondrement des institutions, la précarité, les tensions régionales et la tentation — compréhensible — de chercher ailleurs une vie stable. En valorisant ce choix, il a redonné de la dignité à une population souvent épuisée par les épreuves.
Ce message prend une dimension particulière dans un pays où le départ des jeunes, des familles et des professionnels qualifiés vide lentement toute perspective d’avenir. Le pape a rappelé que la présence chrétienne n’est pas un simple héritage historique, mais un pilier de l’équilibre libanais. En visitant des lieux emblématiques comme le tombeau de saint Charbel et Harissa, en dialoguant avec les chefs religieux chrétiens, musulmans et druzes, il a affirmé que la coexistence libanaise reste possible, mais qu’elle dépend concrètement de ceux qui choisissent de rester sur place. Sa parole a agi comme un antidote temporaire au fatalisme ambiant, offrant un récit alternatif à la résignation.
Un voyage qui laisse une trace durable
La visite du pape Léon XIV ne constitue pas une solution aux crises multiples du Liban. Aucun responsable religieux, fût-il le pape, ne peut renverser un effondrement économique, réparer une classe politique paralysée ou apaiser d’un mot les tensions régionales. En revanche, ce voyage a eu un effet réel : il a redonné de la visibilité, de la considération et un souffle d’espérance à une population en perte de repères. En rencontrant les familles des victimes, en priant sur les lieux symboliques et en défendant le courage de ceux qui restent, Léon XIV a ravivé une conviction essentielle : le Liban n’est pas abandonné.
Reste à savoir si cette étincelle suffira à enrayer l’exode. Mais pour quelques jours, au moins, elle a permis à un pays blessé de relever la tête.
