Dans le nouveau paysage politique syrien, certains noms émergent comme des marqueurs symboliques plus que comme de véritables leviers de transformation. Parmi eux, celui d’Hind Kabawat, seule femme chrétienne dans un gouvernement presque entièrement composé d’hommes musulmans, intrigue autant qu’il questionne.
Son ascension n’exprime pas une rupture, mais un signal : celui d’un pouvoir qui entend afficher une forme de pluralisme confessionnel au moment où le pays tente de refermer une décennie de guerre, d’exode et de fragmentation sociale. Pour les chrétiens d’Orient, dont la présence s’est dramatiquement réduite, la nomination d’une ministre chrétienne a une portée politique forte, même si sa traduction concrète demeure limitée.
Une présence à l’ONU entre visibilité et stratégie politique
Sa présence à New York lors de l’Assemblée générale des Nations unies a illustré cette logique. Les autorités syriennes ont largement mis en avant sa participation, non pour ses contributions techniques — qui restent comparables à celles d’autres ministres sociaux — mais pour ce qu’elle représente : une manière de montrer que la Syrie n’évacue pas ses minorités de la scène politique. Dans un contexte où le pouvoir cherche à améliorer son image internationale, envoyer une femme chrétienne dans une délégation essentiellement masculine et musulmane n’était pas anodin. C’était un message : les chrétiens font encore partie du paysage syrien, et leur présence est suffisamment importante pour être visible dans les lieux diplomatiques majeurs. Que ce message corresponde à une réalité profonde ou à une simple stratégie de communication reste une autre question.
Le pouvoir utilise sa capacité à dialoguer avec l’étranger pour projeter une image d’ouverture. Kabawat est envoyée là où il faut montrer un visage présentable, constructif et politiquement “inoffensif”. Cela fonctionne partiellement : elle normalise, elle explique, elle adoucit. Mais pour les chrétiens d’Orient, qui ont davantage besoin de garanties concrètes que de symboles, cette stratégie crée un décalage évident. Le discours d’inclusion existe ; l’architecture juridique et sécuritaire qui protégerait réellement leur avenir, beaucoup moins.
Médiatrice entre le pouvoir et l’Église
Cette logique symbolique est encore plus évidente dans un autre épisode : l’attentat contre l’église Saint-Élie à Damas. Hind Kabawat a été la seule ministre du gouvernement à se rendre sur les lieux dans les heures qui ont suivi. Ce geste a été remarqué, à la fois par les communautés chrétiennes et par la société syrienne en général. Son déplacement n’a pas changé la réalité sécuritaire et n’a pas apporté de solution politique mais avait pour but de soutenir sa minorité, meurtrie, et de montrer au pouvoir la vulnérabilité des chrétiens et leur douleur. Dans un contexte où les attentats contre des lieux de culte chrétiens alimentent un sentiment d’abandon, sa présence physique avait un poids symbolique que d’autres figures du gouvernement n’ont pas assumé. Elle renforçait aussi son rôle implicite de médiatrice entre un pouvoir central et une minorité qui doute parfois d’être entendue.
Les limites réelles de son action
Depuis sa nomination, Kabawat tente d’incarner un discours de modernisation sociale fondé sur la cohésion, la protection des plus vulnérables et le développement humain. Elle maîtrise bien le langage attendu dans les cercles internationaux et semble à l’aise dans les forums onusiens. Pourtant, ses marges d’action restent limitées : son ministère ne pèse pas sur les dossiers stratégiques qui déterminent l’avenir concret des minorités, notamment chrétiens — sécurité, retour des déplacés, restitution des terres, reconstruction des villages. Elle évolue dans un espace périphérique mais utile pour l’image du gouvernement : assez visible pour rassurer, pas suffisamment influent pour changer les règles du jeu.
Sa trajectoire suscite donc des lectures contrastées. Certains y voient une preuve que la diversité confessionnelle syrienne n’a pas disparu. D’autres considèrent qu’elle est surtout un outil narratif utile au pouvoir. Et beaucoup adoptent une prudence réaliste : reconnaître sa sincérité possible, saluer ses gestes symboliques comme celui de Saint-Élie, tout en sachant que le poids politique réel reste ailleurs.
Ce que révèle Hind Kabawat, au fond, c’est l’état de la Syrie davantage que sa propre personnalité. Un pays qui veut rétablir des relations internationales, qui imagine que des figures technocratiques féminines et minoritaires peuvent contribuer à sa normalisation, mais qui n’a pas encore démontré sa volonté d’engager les réformes profondes dont dépendent la sécurité, la dignité et la pérennité des communautés chrétiennes et autres minorités. Pour l’instant, elle incarne un signal. Reste à voir si ce signal sera suivi d’effets ou s’il restera une façade destinée à rassurer ceux qui, en Syrie comme à l’étranger, craignent que la diversité historique du pays ne devienne qu’un souvenir.
